Cette semaine, j’ai eu le plaisir de pouvoir visionner le film Captain Fantastic avec l’excellent Viggo Mortensen.  J’étais très impatient de voir ce long métrage pour l’image qu’il véhicule sur un choix d’éducation alternative et les conséquences de ce choix.

Je vous livre ici les différentes réflexions que ce portrait familial a initiées chez moi.

Attention, cet article contient des révélations sur certaines scènes du film.  Si vous ne l’avez pas encore vu et que vous ne voulez pas perdre la surprise, revenez lire cet article plus tard. 🙂

Le synopsis

Ce film raconte l’histoire d’un père (Ben) et de ses six enfants.  Cette famille vit isolée dans un campement en pleine forêt.  Les enfants, qui ont entre 8 et 16 ans, ne sont pas scolarisés.  Leur père veille à leur fournir une éducation riche et complète avec un programme d’entraînement physique, un programme de lectures, de la méditation, de la musique, des langues, etc.

La mère, bipolaire et hospitalisée depuis plusieurs mois, vient de mettre fin à ses jours et toute la famille se rend donc aux obsèques.  Cette confrontation à une société qui leur était jusque là inconnue est l’occasion de remettre en question le modèle d’éducation et de vie qui est le leur.

Le rejet de la société

Ben est très clairement en opposition par rapport à la société de consommation.  Le choix d’une vie en marge de cette société découle donc naturellement de ce rejet.  Il a décidé avec se femme de vivre dans les bois en autonomie presque complète (on comprend qu’il récolte quelques dollars de la vente d’objets fabriqués par ses enfants au village du coin où il se rend de temps en temps pour prendre le courrier ou téléphoner).  Il apprend à ses enfants à produire eux-même leur nourriture et à se satisfaire du nécessaire.

En arrivant en ville, en route pour les obsèques de la mère de ses enfants, il leur tient un discours sur les dérives consuméristes de la société moderne.  En dénonçant notamment que les hommes ne se définissent plus que par leur travail, ce qu’ils gagnent et la consommation qui en découle.  Il n’y a plus de place pour le contact interpersonnel.

Même si les dérives sont réelles, le choix de vivre en ermite me semble extrême et le place, lui et ses enfants, dans un isolement assez prononcé.  Ce choix me rappelle le récit de Léandre Bergeron dans Comme des invitées de marque.  Lui aussi est fondamentalement contre le modèle de société actuelle et a décidé de s’en retirer avec ses filles.  Une de ses filles, Déirdre, témoigne de cet isolement vécu dans l’enfance.

Je pense donc qu’avoir un regard lucide et critique sur la société de consommation pour ne pas en devenir une victime consentante est une bonne chose.  S’en extraire complètement revient à mon sens à jeter le bébé avec l’eau du bain.

Le rapport aux autres

L’image renvoyée est en demi-teinte.  D’un côté le film nous présente des enfants qui sont assez dégourdis et qui n’hésitent pas à aller vers les autres.  D’un autre côté on voit que l’aîné manque totalement de repères de lecture dans les relations humaines et en veut à son père pour ça.  Il l’accuse de faire d’eux des bêtes de foire (freaks) qui ont des connaissances très fournies mais qui sont socialement inadaptés.

A un autre moment, lors d’un échange avec leurs cousins, les enfants ne se comprennent pas car ils manquent d’une base de codes communs.  Nike étant une marque de chaussures pour les uns et une déesse de l’antiquité grecque pour les autres.

La réaction des autres

La rencontre de cette famille avec les autres est riche de moments loufoques.  On y retrouve un ensemble assez riches de réactions diverses, allant de l’incompréhension à la peur et au rejet, en passant par la curiosité.

Le film ne tombe pas dans un manichéisme simple.  Les différents adultes de la famille ont à cœur le bien-être des enfants mais s’y prenne de manière très différente.  Ben est convaincu de son approche mais fait preuve d’une certaine rigidité dans son opposition au système.  La sœur de Ben s’inquiète sincèrement pour ses neveux et se pose des questions quand à leur avenir.  Le beau-père de Ben lui en veut et le menace même de demander la garde des enfants pour leur permettre d’avoir une vie normale.  Pour autant, aucun d’eux n’est le gentil ou le méchant.

La scène avec le policier est assez comique.  Ce dernier a d’abord l’air suspicieux en  voyant six enfants dans un bus aménagé.  Il demande pourquoi s’ils ne sont pas à l’école.  Le malaise grandissant, la réaction des enfants est surprenante et finit par faire fuir l’officier qui doit se demander où il est tombé.

Une autre scène marquante lorsque Ben va chercher de l’argent à la banque et que sa fille lui demande si les gens sont malades car ils sont tous si gros…

Le quotidien

La façon dont les journées se déroulent dans la famille m’a semblé trop belle pour être réaliste.

Les 6 enfants suivent docilement les entraînements physiques (escalade, course, gainage) de leur père, les séances de méditation, d’entraînement au combat, les tâches d’entretien du potager, le programme de lectures imposées.  Ils ont une connaissance éclectique de la physique, de l’histoire, des langues, de la musique.

Le père a l’air de pouvoir répondre à toutes leurs questions sur tous les domaines.  C’est beaucoup pour un seul homme.

Les apprentissages

Même s’il est dépeint d’une manière un peu idéalisée, on retrouve dans l’approche éducative du père le triptyque sport, art et connaissances avec lequel je suis en accord et que nous essayons d’appliquer également.  Il manque à mon sens un apprentissage de vie en groupe.

Je me pose aussi la question du programme de lectures qui semble imposé.  D’une part, le film passe sous silence les conséquences pour les enfants si la lecture ou l’analyse n’est pas faite (la voix du père fait loi) et d’autre part, je pense que proposer des lectures est une bonne chose pour élargir la culture générale mais en les imposant, on s’écarte du modèle des apprentissages autonomes.

On devine malgré tout la grande liberté qui est laissée aux enfants pour s’épanouir dans les domaines qui les motivent.

Même si je suis moi-même convaincu que cette méthode d’apprentissage est très efficace et parfois plus efficace que le système scolaire classique, comme en témoigne par exemple cette étude, j’ai trouvé que la critique et la comparaison était présentées de manière un peu grossière et balourde à travers le fait que l’aîné parle six langues et soit reçu dans toutes les meilleures universités ou que la fille de 8 ans puisse réciter et expliquer avec ses mots les amendements US là où son cousin de 13 ans pense qu’un amendement a quelque chose à voir avec une infraction de roulage…

Cette manière de présenter les choses décrédibilise l’approche en mettant en confrontation directe les deux systèmes et en essayant de prouver que l’un est meilleur que l’autre.  Je pense que ça peut surtout générer de la résistance plutôt que de l’approbation.

De plus, j’ai trouvé que la scène avec les amendements était déplacée pour deux raisons.  D’une part, Ben utilise sa fille comme un animal de cirque pour démontrer la supériorité de son éducation et d’autre part, les cousins sont pris en défaut et ridiculisés devant leurs parents.

Par contre, j’ai trouvé touchant et assez juste la réaction desdits cousins à la question de Ben « Vous aimez bien l’école? », je vous laisse deviner quelle était leur réponse.

La communication

Ben a comme principe de ne rien cacher à ses enfants et de dire les choses telles qu’elles sont.  Ce qui donne évidemment lieu à plusieurs scènes clés.

L’annonce du décès de la mère

Ayant appris la nouvelle, Ben rassemble les enfants et leur annonce assez simplement mais non sans émotion : « hier soir, votre mère a mis fin à ses jours. »

On peut se demander si cette annonce qui peut paraître brutale est adéquate.  Je pense pour ma part qu’elle l’est car elle ne laisse pas la place à des non-dits ou à une ambiguïté malsaine.  Le fait est là, douloureux, mais le fait d’y faire face et de l’assimiler permet d’avancer dans le processus de deuil.

L’introspection sur la lecture

Quand son père lui demande ce qu’elle pense de sa lecture du moment, la fille aînée de Ben lui répond que c’est « intéressant ».  La famille réagit en dénonçant le mot interdit et Ben réexplique que « intéressant » est un concept creux et l’invite à exprimer plus précisément ce que lui inspire la lecture.

Comme je l’explique dans le billet sur la CNV, j’ai trouvé cette démarche très positive pour encourager sa fille d’une à chercher au fond d’elle-même ce qu’elle ressent et à trouver les mots justes pour pouvoir l’exprimer.

Elle le fait d’ailleurs très bien en expliquant le malaise qu’elle éprouve à la lecture d’un récit de pédophilie relaté sous l’angle du pédophile.

La cadette, ayant entendu l’analyse de sa sœur, questionne à son tour :

  • Zaja : Qu’est-ce qu’un viol?
  • Ben : C’est quand une personne, généralement un homme, force une autre personne, généralement une femme, à avoir un rapport sexuel
  • Zaja : C’est quoi un rapport sexuel?
  • Ben : C’est quand un homme met son pénis dans le vagin d’un femme
  • Zaja : Pourquoi est-ce qu’un homme voudrait mettre son pénis dans le vagin d’une femme?
  • Ben : Car ils peuvent tous les deux en éprouver du plaisir et car c’est comme ça qu’ils perpétuent l’espèce

Indépendamment du contenu et de la forme des réponses fournies par Ben, se pose la question pour tous les parents de la manière adéquate de répondre aux questions de leurs enfants.  Je pense que l’idéal est de répondre précisément aux questions des enfants en évitant d’y mettre des détails non sollicités et de projeter nos blocages ou images d’adultes.  Ceci est particulièrement vrai pour les questions sur la sexualité ou sur la mort.  J’ai la conviction qu’en omettant une partie de la vérité ou en la déformant, les enfants ressentent une insécurité et comblent les trous comme ils peuvent.

Je ne veux donc pas dire qu’il faut les exposer à tout, que du contraire.  Mais s’ils expriment des questions, il faut y répondre du mieux que nous pouvons.

Les raisons du décès

La dernière scène est un bon contre-exemple du paragraphe précédent.  Lorsque leurs enfants leur demandent comment leur tante est décédée, la sœur de Ben et son mari sont très mal à l’aise et se perdent dans des explications peu convaincantes dont cette réplique : « Vous savez, elle était très malade, pendant longtemps.  Et puis un jour, elle est morte, voilà.  Les gens malades meurent. »

Tous les enfants autour de la table ressentent le malaise.  Les enfants de Ben échangent des regards incrédules entre eux et avec leur père et finalement celui-ci dit de manière assez sèche qu’elle était bipolaire et qu’elle s’est suicidée.

La sœur de Ben lui fait une scène car elle refuse que celui-ci parle de ça à ses enfants, traduisant son malaise.

Il me semble ici que Ben va trop loin dans la provocation, j’explique ci-dessous pourquoi.

La provocation

Nous l’avons compris, Ben est un personnage en opposition mais également dans une certaine forme de provocation.  Il se réclame de Noam Chomsky et de l’anarchisme.

En donnant directement les circonstances de la mort de sa femme lors du dîner chez sa sœur, il se permet d’appliquer de manière péremptoire ses principes éducationnels alors qu’il n’est pas sous son toit.  Il s’en excuse d’ailleurs par après.

Je pense qu’il est bénéfique de chérir sa liberté et de tout faire pour pouvoir la vivre pleinement.  Mais il convient de ne pas oublier que la liberté des autres a autant de valeur et donc de ne pas la piétiner ouvertement.

Le vol

Un passage que j’ai trouvé particulièrement étonnant concerne le repas en ville.

N’ayant pas réussi à chasser du gibier, Ben et sa famille se retrouvent d’abord dans un petit resto de route, dont ils repartent assez vite car tout ce qui est à la carte est assimilé à du poison.  Jusque là, c’est cohérent avec les convictions affichées.

Par contre, la scène suivante met en scène la famille dans la mission « Free the food » qui  n’est rien d’autre qu’un vol organisé dans un supermarché.

Cette scène me dérange à deux niveaux.

D’abord sur les valeurs que Ben transmet à ses enfants.  On pourrait arguer du fait qu’il s’agit d’un refus complet de la société et de ses valeurs, notamment de propriété privée ou d’accès aux ressources.  Malgré tout, ça reste du vol.

Ensuite, l’incohérence avec la scène du restaurant « il n’y a pas de vraie nourriture ici », pas sûr qu’il y en ait plus au supermarché.

La cérémonie

Même si elle m’a fait sourire, la scène de la cérémonie est un nouvel exemple de provocation.  En voulant rendre hommage à son épouse, Ben se retrouve dans l’église à tenir un discours qui est parfois insultant pour les personnes présentes.

A nouveau, ne pas partager les croyances de quelqu’un et pouvoir en parler est un droit, mais il me semble inapproprié de rentrer en conflit direct avec toute une communauté pour faire passer le message.

 

Le questionnement

Très sûr de son choix de vie au début du film, Ben évolue au fil des rencontres et des incidents et se pose beaucoup de questions sur les choix qu’il a posé pour ses enfants et sur les conséquences pour leur vie future.  Ses enfants ne manquent pas de le mettre à l’épreuve et de faire avancer sa réflexion.

Il pense dans un premier temps qu’ils seront mieux armés et plus heureux que d’autres.

Il passe ensuite par un sentiment totalement opposé en se disant que ce n’était qu’une utopie et qu’il a gâché leurs vies.

Et enfin, on devine un apaisement et un juste milieu à la fin du film.

Je me retrouve évidemment dans ce questionnement.  Je pense qu’une fois le cap franchi, il est important de garder un œil critique et de pouvoir se remettre en question et adapter la mise en pratique quotidienne pour accompagner aux mieux nos enfants.

Il est tout aussi important d’être à leur écoute pour ne pas leur imposer de manière totalitaire notre vision du monde.  Tout un questionnement sur le rôle de parent.


En conclusion, j’ai beaucoup apprécié ce film très émouvant, Viggo Mortensen est très bon dans son rôle de père dévoué et torturé, et les enfants sont aussi réjouissants que des vrais :-).

Comme vous le voyez, il constitue une bonne occasion de se poser de nombreuses questions sur la société, la communication et l’éducation.  Et j’ai trouvé qu’il ne tombait pas dans le piège de tenter d’y apporter des réponses tranchées.

Je vous encourage à aller le voir et puis à trouver un petit coin de forêt pour vous installer! 😉